novembre 2019

Les forêts en zone rouge

Par Cédric GOUVERNEUR
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Les gigantesques incendies en Amazonie ces dernières semaines ont rappelé à l’opinion combien sont menacés les « poumons verts » de la planète. Comment concilier aspirations au développement et préservation de l’environnement ? État des lieux sur le continent africain.

Ces derniers mois, les images des incendies en Amazonie ont bouleversé le monde entier. L’indifférence assumée du président brésilien Jair Bolsonaro face à l’agonie du premier « poumon vert » de la planète a scandalisé. En absorbant du dioxyde de carbone et en rejetant de l’oxygène lors de la photosynthèse, les arbres nous rendent un fier service. Néanmoins, pour l’homme politique d’extrême droite – un climatosceptique, raciste et misogyne, surnommé « Capitaine Tronçonneuse » par ses opposants –, la forêt tropicale n’est pas un patrimoine mondial à préserver mais une ressource à exploiter, où l’on se contenterait d’épargner quelques parcs nationaux pour plaire aux touristes… Et pourtant, il y a urgence : selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), 12 % des émissions de gaz à effets de serre (GES) proviennent de la déforestation.

Au Brésil, depuis l’élection de Bolsonaro en 2018, le rythme de la déforestation a doublé, les éleveurs brûlant la jungle pour planter du soja qui nourrira les bovins destinés aux assiettes des Occidentaux. En Indonésie et en Malaisie, la forêt est sacrifiée au profit de l’huile de palme, qui entre dans la composition de moult produits de l’industrie agroalimentaire. Mi- septembre, les incendies de forêts s’avéraient si intenses sur les îles de Sumatra et de Bornéo qu’un nuage de cendres rendait l’air irrespirable dans toute la région. Et qu’en est-il du deuxième poumon vert de la Terre, les forêts d’Afrique centrale ? En août, une photo publiée par la NASA a pu laisser croire que, là aussi, la jungle était livrée aux flammes. Même le président français Emmanuel Macron s’y est fait prendre, twittant le 26 août : « La forêt brûle également en Afrique subsaharienne. » En réalité, les incendies ne touchaient pas le bassin du Congo, mais la savane plus au sud (Angola, Zambie…), enflammée périodiquement par la paysannerie afin de pratiquer l’agriculture sur brûlis, qui enrichit le sol en sels minéraux grâce à la combustion de biomasse. Or, la savane se régénère vite. Pas de quoi cependant se rassurer : les forêts africaines sont menacées. Les activités humaines soumettent le bassin du Congo – plus de 2 millions de km2 – à une pression croissante. Les experts estiment que le rythme de la déforestation pourrait tripler dans la prochaine décennie. Le couvert végétal de la RDC a chuté de 67 à 54 %, entre 2003 et 2018. Rien qu’en 2014, le pays a perdu 1,1 million d’hectares. Ce qui amène son président, Félix Tshisekedi, à prédire qu’à ce rythme, la forêt aura disparu en 2100 ! Autre zone critique : Madagascar, où disparaissent chaque année  jusqu’à 200 000 hectares de forêt. Principale victime : le bois de rose, exporté vers la Chine. Le pape François, lors de sa récente visite, n’a pas hésité à fustiger cette déforestation effrénée, nourrie par la corruption. Un signe d’espoir : après des années d’impunité, deux trafiquants de bois de rose ont été arrêtés en février. Et l’une des personnes interpellées n’est autre que la secrétaire d’un ancien ministre de l’Environnement… Des mécanismes existent afin de préserver la forêt. Depuis 2008, les Nations unies coordonnent le REDD+ (Réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation forestière), qui s’appuie sur des incitations financières pour réduire les émissions de CO2.

Dans cette logique a été lancée en 2015 l’Initiative internationale pour la forêt d’Afrique centrale (CAFI), qui rassemble, sous l’égide du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), six pays : Cameroun, République du Congo, RDC, République centrafricaine, Gabon et Guinée équatoriale. La RDC, le Gabon et le Congo ont tous trois signé une lettre d’intention : le premier dès 2016, le deuxième en 2017 et le troisième début septembre. En visite à Paris, le président congolais Denis Sassou-Nguesso a obtenu, au nom de la préservation des forêts du pays (70 % du territoire), un financement de 65 millions de dollars (38,9 milliards de francs CFA). « Il est temps de prendre conscience que l’urgence climatique n’est pas seulement en Amazonie », a déclaré à cette occasion la ministre du Tourisme et de l’Environnement, Arlette Soudan- Nonault. Plate-forme pour coordonner les actions, la CAFI est financée par l’Union européenne, la Norvège et les bailleurs internationaux. « L’objectif est la préservation des forêts et la réduction de la pauvreté», précise Berta Pesti, responsable du secrétariat de CAFI. Le 23 septembre, lors du Sommet Action Climat à New York, le président Félix Tshisekedi a présenté, au nom de l’Afrique centrale, les engagements pris. Il a précisé que, si la forêt du bassin du Congo disparaissait, 52 % des pluies du continent en feraient autant…

 
DES PROBLÈMES DE GOUVERNANCE

Au Gabon, le couvert forestier représente 87 % du territoire, dont 13 % de parcs nationaux, tel l’arboretum Raponda Walker, près de Libreville. Pour Claude Garcia, spécialiste en écologie forestière à l’École polytechnique fédérale de Zürich et membre du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), le cas gabonais est la preuve que « la volonté politique a permis d’agir et decréer des zones de conservation. Certes, il ne faut pas oublier les particularités du pays : une population peu nombreuse et la rente pétrolière ». Reste que cette préservation est entachée par des affaires de corruption : en mars, des containers remplis de 5 000 m3 de kevazingo, un bois rare, étaient interceptés sur le port d’Owendo, à Libreville. Des documents trafiqués cherchaient à duper les douaniers en présentant le bois comme de l’okoumé, moins rare… Les responsables du port ont été arrêtés, mais une partie de la cargaison s’est volatilisée ! Le scandale fut tel que le ministre des Forêts et de l’Environnement a perdu son poste… CAFI se dit consciente des limites posées par les problèmes de gouvernance : « Sans engagement de la part des gouvernements à mettre en place les réformes nécessaires (en matière de sécurisation foncière, de transparence en matière d’affectation des terres, de gestion durable des ressources naturelles, etc.), les investissements seuls auront peu d’impact réel sur le terrain », explique Berta Pesti. En RDC, une évaluation est en cours, et ses conclusions sont attendues en octobre. « On sait d’ores et déjà que, bien que des progrès aient été enregistrés dans de nombreux domaines, d’autres ont pris du retard, par exemple en ce qui concerne la gouvernance forestière, glisse Berta Pesti. Les processus, quand ils sont réellement inclusifs et participatifs et qu’ils visent à provoquer des changements profonds dans la manière dont les terres sont utilisées, prennent du temps. » Une certitude : « Il n’y aura pas de changement sans la participation des populations locales, qui défrichent pour cultiver leur nourriture. CAFI parie sur des méthodes de culture plus économes en terres forestières.» Par exemple, des semences améliorées pour cultiver sur moins de surface. Des pépinières de nouvelles variétés de palmiers nains viennent de voir le jour. À noter que le secteur privé demande « une amélioration du climat des affaires, et des incitations positives pour les entreprises engagées » sur le plan environnemental, qui font « face à la concurrence d’acteurs privés opérant dans les limites du cadre légal »… L’économiste Alain Karsenty, du CIRAD, conclut : « CAFI est une initiative intéressante, car abordant la problématique de manière multisectorielle (agriculture, foncier, démographie). Il lui manque néanmoins un conseil scientifique indépendant. »
 
 
DES COMPENSATIONS INSUFFISANTES
Le bassin du Congo est d’autant plus difficile à protéger qu’il regorge de richesses… « Le défi majeur pour les pays de la région est de concilier leurs objectifs de développement et la préser-vation de leurs ressources, résume Berta Pesti. Cela nécessite des arbitrages entre différents secteurs, que peu d’États réalisent encore à ce jour. » D’autant qu’il n’y a guère besoin de défricher de vastes superficies pour nuire à Dame Nature : dès lors que des zones jadis enclavées deviennent accessibles, que se multiplient les infrastructures, que s’érigent les villes-champignons pour les travailleurs, et que s’établissent les commerces susceptibles de répondre à leurs besoins [voir encadré sur le Tridom], tout l’écosystème est en péril. « Le diable se niche dans les détails, explique Claude Garcia. Si vous ouvrez un gisement, vous aurez besoin d’infrastructures pour y accéder, puis y faire venir la population… » Sous la pression des défenseurs de l’environnement, les investisseurs et les institutions financières internationales ont intégré la biodiversité à leurs projets, formulant des exigences environnementales applicables aux initiatives qui sollicitent des financements. Au total, 80 institutions, couvrant 70 % des dettes privées des pays émergents, ont adhéré à ces principes d’obligation de compensation des impacts : évitement ou réduction des impacts environnementaux et compensation, en plantant des arbres ou en finançant la lutte contre le braconnage. Ainsi, le Business and Biodiversity Offsets Program (BBOP), créé par les ONG Wildlife Conservation Society et Forest Trends, regroupe des dizaines de sociétés et d’institutions financières. Mais ces compensations s’avèrent insuffisantes au regard de l’urgence : « Les entreprises ont, peu à peu, pris des engagements, rappelle Claude Garcia. Mais on ne voit aucun effet sur le cours de la déforestation mondiale. Je ne dis pas qu’elles ne sont pas sérieuses, mais elles n’y parviennent simplement pas. C’est au-delà de leurs capacités d’action individuelle. » Ce système de compensation pose en outre un débat éthique : « Je m’absous moralement en sauvant un éléphant après avoir provoqué la mort de chimpanzés ? », résume, cinglant, le spécialiste. Le cas le plus polémique est celui de l’industrie pétrolière. Frédéric Amiel, de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), estime qu’en prospectant dans la jungle tout en finançant des parcs nationaux, « les compagnies pétrolières retirent d’une main ce qu’elles donnent de l’autre ». Ainsi, la Fondation Total promet de mettre sur la table 100 millions d’euros en 2020 pour préserver des puits de carbone et la reforestation. Mais son PDG, Patrick Pouyanné, vient de demander aux députés français de rétablir l’avantage fiscal des agrocarburants à base d’huile de palme (que plus personne n’ose appeler « biocarburants »). Le groupe lorgne aussi sur le parc national Murchison Falls, en Ouganda ! « Total fait du greenwashing et nage en pleine contradiction, fustige Alain Karsenty, du CIRAD. La compensation carbone est une belle escroquerie intellectuelle. » Total vient d’ailleurs de se voir attribuer dans le nord du Congo des blocs de prospection dans le secteur du parc national de Nouabalé-Ndoki et de tourbières qui emprisonnent 30 milliards de tonnes de CO2, soit trois années d’émission à l’échelle mondiale. Alain Karsenty précise avoir proposé à la Fondation d’épargner cette zone… Une proposition restée sans réponse. Dans un discours donné le 15 août dernier, Denis Sassou-Nguesso s’est voulu rassurant : « Dans la revendication assumée de son droit au développement, le peuple congolais s’est placé dans le sens du devoir, au service de l’humanité, en matière de sauvegarde des écosystèmes. Le Congo reste parfaitement attentif et conscient de la nécessité de préserver les tourbières, au regard de leur incidence sur l’équilibre climatique mondial et la protection de la biodiversité. Notre pays n’a jamais enfreint l’obligation de protéger les tourbières dans ses zones lacustres. Il n’a nullement l’intention de le faire à l’avenir. »

LE MONDE DOIT SE MOBILISER
« La lettre d’intention de la République du Congo est très explicite : aucune tourbière ne pourra être ni drainée ni asséchée, quelle que soit l’activité entreprise, précise Berta Pesti, de CAFI. L’État congolais se trouve face à un défi complexe, avec peu de données à disposition. L’urgence est de l’appuyer à évaluer les conséquences socioenvironnementales des activités sur cet écosystème. » La moindre activité est déjà de trop aux yeux des écologistes : la responsable de la campagne Forêt de Greenpeace Afrique, Irène Wabiwa Betoko, « dénonce fermement la lettre d’intention signée entre CAFI et le Congo. Les tourbières doivent être des “no-go zones’’ pour toutes les activités industrielles ». Le bassin du Congo demeure jusque-là relativement préservé, mais le point de bascule peut vite être atteint : après avoir ravagé la Malaisie et l’Indonésie, la monoculture de palmiers à huile pourrait se tourner vers l’Afrique centrale… Idem pour le cacao, principal responsable de la quasi-disparition des forêts du Ghana et de Côte d’Ivoire [voir encadré]. « On n’a pas encore dévalé la pente, mais le risque est bien là », résume Claude Garcia. La lutte contre la déforestation est « un enjeu d’action collective, entre acteurs qui sont souvent à couteaux tirés, où les profits de l’un sont les marges de l’autre », poursuit-il. La solution : qu’agissent de concert les entreprises, les États, les collectivités et communautés locales et les ONG afin de mettre en place « une véritable gouvernance de la forêt ». La bonne nouvelle, c’est que c’est possible : « À Brazzaville, en 2017, le CIRAD est parvenu à mettre tout le monde d’accord, à trouver une solution où chacun sort gagnant : l’écolabel FSC (Forest Stewardship Council), pour la préservation des PFI (paysage forestier intact) dans le bassin du Congo. » La mauvaise nouvelle serait que le profit à court terme puisse, comme au Brésil, l’emporter sur le destin commun : « Les forêts sont des machines à pluie, s’alarme Etelle Higonnet, directrice de campagne de l’ONG américaine Mighty Earth. Sans elles, plus de pluies, et donc pas d’agriculture. Cela ne suffit pas d’essayer de les sauver : il faut réussir. » Et pour cela, le monde entier doit se mobiliser : « Les fonds actuels ne suffisent pas, tranche Berta Festi. La RDC a chiffré à 1 milliard de dollars ses besoins, et CAFI n’en couvre actuellement qu’un cinquième. »

 

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