Rencontre

Maïmouna Doucouré
« Un film à hauteur d'enfants »

Par Astrid Krivian - Publié en
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Lauréate l’année passée, Maïmouna Doucouré a assisté à la remise du prix Gold Fellowship à l’hôtel Lutétia à Paris, le 3 mars 2020. GIANCARLO GORASSINI/BESTIMAGE

Avec son long-métrage, Mignonnes, la réalisatrice franco-sénégalaise suit les rêves et les souffrances d’Amy, 11 ans, tiraillée entre traditions et modernité. Et par la transformation du corps. Une histoire nécessaire qui renvoie dos à dos deux formes d’oppression féminine : la polygamie et l’hypersexualisation des préadolescentes.

Née en 1985 à Paris, de parents sénégalais, Maïmouna se passionne dès l’enfance pour les histoires, entre les contes de sa grand-mère et les films d’horreur qu’elle regarde avec ses frères. Même si son rêve de cinéma lui semble inaccessible, réservé « aux autres », elle écrit des scénarios et prend des cours de théâtre, parallèlement à sa licence de biologie. Après un premier opus en 2013, le second court-métrage de cette autodidacte, Maman(s), est sélectionné dans plus de 200 festivals internationaux. Dépeignant la souffrance d’une fillette dans une famille polygame, il remporte plus de 60 prix, dont le César du meilleur courtmétrage, en 2017. En 2019, l’Académie des Oscars récompense la carrière prometteuse de la cinéaste par le prix du Gold Fellowship. Son premier long-métrage, Mignonnes, raconte la métamorphose d’une préadolescente, Amy, 11 ans, prise en étau entre sa culture sénégalaise et sa culture française. Bouleversée par l’annonce de l’arrivée de la seconde épouse de son père au sein du foyer et par la douleur que cela provoque chez sa mère, elle est fascinée par une bande de collégiennes effrontées s’adonnant à une danse très lascive en vue d’un concours. Elle cherche alors à intégrer ce groupe par tous les moyens, croyant y trouver une libération. Inspiré de faits réels, le film alerte sur ce phénomène d’hypersexualisation de plus en plus précoce des jeunes filles et questionne l’influence dominante de certains modèles féminins « objectifiés » sur ces dernières, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux. Un conte initiatique sensible et juste, couronné par le prix de la meilleure réalisation au Festival du film de Sundance et la mention spéciale du jury à la Berlinale.

AM : Quel est le point de départ de votre film, que vous présentez comme un cri d’alarme ?
Maïmouna Doucouré : Lors d’une fête de quartier, j’ai assisté à un spectacle où des jeunes filles dansaient de façon sensuelle, provocante, habillées de vêtements très courts… J’étais très surprise, étant donné leur jeune âge – elles avaient 11 ans. Au sein du public, il y avait des mamans d’origine africaine, plus traditionnelles, d’autres qui portaient le voile… C’était un vrai choc des cultures ! Cela m’a fait penser à ma propre préadolescence, quand je m’interrogeais sur ma féminité, tiraillée entre ma culture sénégalaise, héritée de mes parents, et ma culture occidentale. Toutes ces questions sont remontées à la surface. Pendant un an et demi, je suis allée à la rencontre de jeunes filles dans les parcs, la rue, les écoles, les centres d’animation. Je les ai écoutées, enregistrées. J’ai parfois filmé leur récit. Vu ce qu’elles me racontaient, j’ai réalisé qu’il y avait urgence à faire entendre leur voix, à les raconter au cinéma, avant tout pour les comprendre. Mignonnes est un cri d’alarme : quels sont les outils donnés à nos petites filles pour se construire ? J’ai fait ce film à hauteur d’enfant, pour que chaque spectateur se glisse dans la peau d’une fillette de 11 ans, éprouve ses difficultés, ses interrogations, la violence de la transformation du corps – laquelle, rapide ou lente, est toujours compliquée à vivre.
 
Des faits réels ont donc nourri votre écriture ?
C’est une fiction mais, en effet, beaucoup d’événements, d’anecdotes sont inspirés des témoignages de ces jeunes filles. J’avais la volonté de transposer à l’écran une authenticité : comment elles vivaient leur âge, la société, la famille, l’école, leurs copines, le rapport avec elles-mêmes. Avoir 11 ans aujourd’hui est encore différent de ce que c’était à mon époque. À l’heure des réseaux sociaux, l’exposition est différente et les diktats de la beauté évoluent sans cesse…
 
Cette hypersexualisation des jeunes filles contraste avec leur méconnaissance de la sexualité. Et sous ses habits sexy, votre héroïne porte une culotte d’enfant…
C’est un âge particulier, de transition. Une métamorphose, où des couches successives transforment le corps, l’apparence, mais on demeure une enfant, on n’a pas vraiment mué. On tient dans une main une poupée et dans l’autre une cigarette pour faire comme les grands. Aujourd’hui, en quelques clics sur le Net, on a accès à tout ce qui existe, la pornographie… Les figures féminines actuelles les plus célèbres et suivies, souvent, ne sont pas des artistes et se font connaître uniquement par leur corps. Plus elles sont sexy, plus elles vont avoir des « followers » et des « likes ». À ce jeune âge, on adopte une forme de mimétisme sans comprendre tous ces mécanismes. On espère un résultat similaire en matière de visibilité, d’attention. Lors de mes recherches sur les réseaux sociaux, j’ai vu des jeunes filles de 11 ans qui paraissaient 16 ou 18 ans, grâce au maquillage, aux habits, aux filtres… D’autres, très jeunes aussi, sont suivies par 400 000 personnes parce qu’elles s’exhibent en string, dénudées… C’est important de s’interroger sur ces phénomènes.Non pas pour les juger mais pour se remettre en question, éveiller l’esprit critique des filles et des garçons – concernés aussi par ce sujet. La relation avec les parents est importante, mais le système éducatif a aussi sa part à jouer dans les échanges avec eux, pour ouvrir le débat. Mignonnes est avant tout l’histoire d’une petite fille qui cherche à définir sa féminité, et ce film peut être un support efficace pour échanger sur tous ces thèmes. Il est essentiel de pouvoir en parler sans tabou.
 
 
Le film raconte deux oppressions que subissent les femmes : la polygamie, que le père de votre héroïne impose à son épouse, laquelle en souffre beaucoup, mais aussi cette injonction, plus occidentale, à être belle, sexy, ce diktat sur le physique…
On a cette fâcheuse tendance à pointer les autres cultures du doigt, arguant des conditions de « pauvres femmes oppressées et soumises ». On a du mal à se regarder nous-mêmes dans un miroir. Ce film est aussi le reflet d’une société, le portrait sans concession d’une jeune fille qui va chercher une liberté. Mais en est-ce vraiment une ? Cette « objectification » de la femme n’est-elle pas finalement une autre forme d’oppression ?
 
Pourquoi, selon vous, ces modèles de femmes construisant leur célébrité à travers leurs corps sont-ils si puissants, influents ?
La rappeuse américaine Cardi B confie être totalement consciente d’utiliser son corps pour le marketing et le dit clairement : « Voilà ce que je vends, mes seins, etc. » Cela dit, elle est majeure et vaccinée. On l’observe aussi dans les publicités. C’est connu : le sexe fait vendre. Je me demande juste si on est vraiment libre quand notre corps se détache de notre personne et de notre esprit pour ne devenir qu’un objet en tant que tel ? Le film n’est pas là pour dire qu’il ne faut pas se montrer nue, proposer une morale. C’est un conte, une fable qui pose une question : peut-on, en tant que femme, choisir celle qu’on veut être, le costume qu’on veut porter ? N’est-on pas emprisonnée quand les diktats nous poussent à faire de nos corps des objets ? Une petite fille de 11 ans n’a pas vraiment conscience de tous ces codes… Peut-être devrait-on donner des outils, des perspectives différentes aux enfants, pour qu’elles puissent avoir toutes les clés dans leur construction. Et qu’elles prennent déjà le temps de grandir. On a besoin de modèles de femmes variés : astronautes, présidentes, ingénieures… Cette diversité est essentielle pour qu’elles puissent se projeter autrement. Au cours de mes recherches pour le film, je me souviens d’une jeune fille qui peinait à croire que j’étais réalisatrice : « C’est bizarre, parce que vous êtes jolie… » Cette remarque a été comme un électrochoc. Certaines jeunes filles se fixent des limites, même pour leur propre avenir, leur projection d’ellesmêmes. Surtout à l’époque où l’estime de soi chez une femme passe par l’image qu’elle renvoie. La beauté ne serait pas compatible avec un métier intellectuel, créatif… Il y a urgence à ouvrir les imaginaires.
 
Comment avez-vous abordé la réalisation des scènes de twerk, danse composée de déhanchés provocants, jouées par ces jeunes actrices ?
Déjà, pour trouver mes comédiennes, on a vu 700 fillettes. Elles n’avaient jamais joué. C’était très important d’être totalement transparente sur le sujet du film, avec elles comme avec leurs parents. D’instaurer un rapport de confiance, et de leur faire comprendre pourquoi on le faisait. Aujourd’hui, elles sont comme mes filles. On est très proches, on se parle presque tous les jours. J’ai aussi fait intervenir une psychologue pour les accompagner aussi après la sortie du film, pour les protéger.Par la danse, j’ai voulu les raconter telles qu’elles se vivent et se perçoivent. C’est un moyen d’expression pour elles, à travers ce corps en pleine mutation qui leur échappe. Elles prennent du plaisir à danser de cette façon et cela suscite aussi chez mon héroïne, Amy, une forme de libération. C’est comme ça qu’elles s’exposent, via ces vidéos qu’elles postent sur les réseaux, ces préadolescentes qui se représentent dans une danse d’adultes. C’est important de le mettre en scène, d’être fidèle à leur regard sur elles-mêmes.
 
Par le montage, le film souligne le choc des cultures. Une scène de prière montrant des femmes couvertes de la tête aux pieds, prônant la pudeur, alterne avec un plan où votre héroïne regarde, fascinée, une vidéo de danseuses très dénudées…
Je ne suis pas allée chercher loin : ce contraste, c’est ma vie au quotidien, encore aujourd’hui, à mon âge. J’ai eu une éducation religieuse musulmane, ma mère est très pratiquante. Quand je mets une jupe, comment vous dire… elle me dit : « T’es habillée trop court ! » Ça ne passe pas inaperçu.
 
La tante d’Amy est incarnée par Mbissine Thérèse Diop, première actrice africaine à jouer dans le premier long-métrage (La Noire de…) réalisé par un cinéaste d’Afrique subsaharienne (Ousmane Sembène), en 1966. C’était important qu’elle joue dans le film ?
Oui, sa présence fait sens, j’étais fière, heureuse, honorée de l’avoir. Un casting, c’est comme une rencontre amoureuse, et là j’ai eu un coup de foudre. Je pense que grâce à elle les esprits de nos ancêtres nous ont accompagnés pendant le tournage, nous apportant force et bénédiction. J’adore regarder son visage. La figure qu’elle incarne dans ce conte qu’est Mignonnes est puissante.
 
Mignonnes montre aussi la souffrance provoquée par la polygamie, chez la fillette et sa mère…
J’ai grandi dans une famille polygame. Souvent, les grands du quartier m’interrogeaient : « Mais vous êtes combien, chez vous ? Vous dormez comment ? Il y a combien de mères ? ». Les familles comme la nôtre étaient minoritaires, donc on attisait les curiosités. Je n’ai pas vécu les mêmes choses que mon héroïne, car j’avais déjà deux mamans à ma naissance. Au-delà de la polygamie, je dénonce cette tendance de nos mères à supporter, à résister malgré tout. En soninké, on appelle ça mougni. Un mot qu’on utilise si souvent pour les femmes… Il y a un problème ? Mougni ! « Supporte pour tes enfants ! » La femme doit toujours supporter, apprendre à vivre avec, prendre sur elle.Ça m’a souvent indignée. Si quelque chose ne te plaît pas, dis non, stop ! pars, divorce ou revendique. Mon inspiration part souvent d’une révolte, d’injustices que j’ai pu voir ou vivre.
 
La superbe musique du joueur de kora sénégalais Ablaye Cissoko suggère par ailleurs une paix avec ces origines, à un autre moment du récit…
Mes deux cultures m’ont construite, je ne rejette ni l’une ni l’autre. J’ai appris à prendre ce qui me correspondait au sein de chacune, et à laisser le reste. Le but n’est pas de les opposer, mais de trouver une complémentarité entre elles. C’est important que mon héroïne trouve sa propre voie, composée de toutes ces richesses qui créent sa singularité.
 
Pourquoi, à l’adolescence, rêviez-vous d’être un garçon ?
Très jeune, j’observais les injustices dont les femmes faisaient l’objet. Je ne voulais pas être une fille car ça me semblait galère, compliqué… Alors que, pour un garçon, tout semblait facile. Je n’avais pas de problème avec ma féminité, c’était le contexte social, le quotidien qui me poussaient à penser ainsi.
 
Quand vous parliez à votre mère de vos rêves de cinéma, elle vous répondait : « C’est pour les autres… »
Pendant longtemps, je me suis interdit de rêver. Ma mère me disait « ce n’est pas pour nous » et, au cinéma et à la télé, tout lui donnait raison. J’ai quand même gardé mes rêves près de moi car j’écrivais, je prenais des cours de théâtre. J’avançais à petits pas, sans trop en parler. Aujourd’hui, je suis vraiment ravie d’avoir osé faire tomber les barrières, casser ce plafond de verre. Et puis j’avais ce complexe de l’autodidacte : comment faire un film sans avoir été formée dans une école de cinéma ? J’ai dû effectuer un travail sur moi. Aujourd’hui, des personnes plus jeunes me parlent de leurs rêves – être réalisatrice, actrice, ouvrir une pâtisserie… Je leur donne de l’énergie, de la force : il faut d’abord y croire, avoir la foi en soi. Il y a des techniques pour travailler cette attitude mentale. Et c’est elle qui va nous pousser à l’action et à l’accomplissement de notre projet. On n’a qu’une vie ! Il faut qu’à la fin on soit content d’avoir eu celle dont on a rêvé. Et c’est essentiel de passer le relais aux jeunes générations. Hélas, à l’école, il manque cette dimension de développement personnel. Moi, je coache mes petites nièces ! Avec amour et de façon ludique. Les mots ont un poids. Avec une phrase, tu peux sauver et construire la vie d’une personne, ou bien la détruire. Il faut garder ça en tête quand on s’adresse à nos enfants.
 
Consacrée meilleure réalisatrice cette année à Sundance, vous avez cité Oprah Winfrey dans votre discours : « Tu deviens ce que tu crois. » Et vous racontez cette anecdote : au cours du festival, un homme a confié à votre producteur : « Elle ne peut pas être l’auteure du film, elle est trop féminine ».
Oui. Mon Dieu, j’ai eu du mal à y croire. Parce que j’étais en robe avec des talons, cet homme ne m’imaginait pas capable de réaliser un film. Ça m’a donné envie d’être encore plus féminine. Parce que je n’ai absolument pas l’intention d’entrer dans cet état d’esprit selon lequel, pour être crédible, il faut être « masculine ». Chacun choisit le vêtement qui lui convient, jogging-baskets ou talons-robe ! Ça n’enlèvera rien à mon œuvre, à ma création. C’est à lui de changer ses idées, pas à moi. Hélas, beaucoup pensent comme lui. La seule façon de les faire évoluer est de continuer à être qui l’on est, à créer, exister en tant qu’artiste.
 
La réalisatrice Maïwenn dit que sur un tournage elle fait appel, je cite, à ses « hormones autoritaires et masculines ». Vous partagez cette idée ?
Moi, en tournage, je suis quasiment tous les jours en talons. Je me sens très à l’aise ! Je ne me suis jamais sentie jugée sur un plateau. On est tous dans le même bateau. Je suis le capitaine mais chacun est essentiel. On travaille main dans la main, et ma féminité n’enlève rien à ma capacité à diriger mes acteurs, mes troupes. Quant à l’autorité, c’est vrai qu’on attribue cette qualité plutôt aux hommes. Quand il s’agit d’une femme, on n’emploie pas les mêmes qualificatifs : elle est chieuse, hystérique… Mais ça va, j’ai un rapport assez amical avec mes équipes. En revanche, je suis hyper exigeante. Et puis, dans ma famille, la figure de l’autorité, c’était ma mère. Mon père était très cool, c’est lui qu’on allait voir quand on voulait sortir ! L’autorité et la féminité n’ont donc jamais été en contradiction pour moi.
 
Quel est votre lien avec le Sénégal ?
J’adore y passer des vacances, voir ma famille. Je parle très bien le soninké, la langue de mes parents, et j’en suis extrêmement fière ! Je communique ainsi de façon très fluide avec ma grand-mère, mes oncles et tantes, mes cousins… Je me régale des spécialités culinaires, j’adore manger à la main. Le thiep [plat typique du pays, ndlr] n’a pas même le goût si je le mange avec une cuillère dans une assiette, ou dans un plat familial avec la main. Et mon amour des histoires est en grande partie hérité de l’Afrique. Quand j’étais enfant, pendant les vacances, ma grand-mère nous demandait de décortiquer les cacahuètes qu’elle plantait le lendemain et, en échange, elle nous racontait des contes. Je prenais tout mon temps pour les décortiquer et entendre le plus d’histoires possible ! Même si elle finissait toujours par s’endormir… Ce sont de beaux souvenirs.