novembre 2019

Mounia Meddour:
«Nos parents évitaient de parler de la décennie noire»

Par Fouzia MAROUF
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Avec Papicha, son premier long-métrage, la cinéaste retrace sans concession le combat des femmes dans l’Algérie des années 1990. Rencontre avec celle qui a été acclamée par la critique à Cannes.

À la terrasse d’un café parisien, Mounia Meddour discute avec des étudiants algériens de la décennie noire qu’a connue leur pays. La fille d’Azzedine Meddour – fer de lance du septième art berbère –, née à Moscou en 1978, est une cinéaste engagée. Qui signe un opus politique ravivant le devoir de mémoire de ses concitoyens : présenté dans la section Un certain regard au 72e Festival de Cannes et sélectionné aux oscars sous les couleurs algériennes, Papicha lève le voile sur une société qui, durant treize ans, a été aux prises avec une guerre civile, laquelle a fait 200 000 morts. En retraçant le quotidien de Nedjma (Lyna Khoudri, révélée dans Les Bienheureux en 2017), qui refuse le terrorisme au nom de sa liberté, la cinéaste montre le visage jouissif et tragique de son pays, à l’image d’Alger, qui sert de décor au film*.. 

AM : Comment est née l’idée de Papicha ?

Mounia Meddour : J’ai vécu en Algérie dans les années 1990, j’avais alors 18 ans et j’étais étudiante en journalisme. À cette période, je partageais ma chambre avec cinq jeunes filles. Nous étions très assidues. Parmi nous, il y avait celles qui rêvaient de partir à l’étranger, celles qui voulaient se réaliser professionnellement, ou encore celles qui aspiraient à se marier. C’est pourquoi je tenais à insuffler cette complicité intense et cet incroyable amour de la vie, que j’avais partagés en les côtoyant durant plusieurs années, aux personnages féminins de mon film. Comme le climat de tension ressenti au quotidien à Alger par toutes les jeunes femmes qui ne portaient pas le voile, qui se faisaient harceler dans la rue. C’est ce sentiment d’oppression constant que j’ai voulu traduire par le biais de la campagne d’affichage des terroristes prônant le port du voile.

Nedjma, l’héroïne principale du film, passionnée de mode et de couture, se bat pour lancer sa marque de vêtements dans un environnement violent et hostile à toute forme de féminité. Avez-vous connu ce genre de situation ? 

La drague insistante dans l’espace public faisait partie de mon quotidien, ce que je m’attache à dépeindre dans l’histoire de Nedjma. On faisait le mur et on dansait beaucoup durant la guerre, sur les tubes pop des années 1990. On écoutait les New Kids on the Block, on avait une forte capacité à rire, en dépit de la dimension d’horreur et de terreur permanente. On sortait toute la nuit afin d’éviter le couvre-feu et on rentrait au petit matin. Dans mon film, j’ai voulu retranscrire la vie au sein de la cité universitaire, reflet du microcosme de la société algérienne, et ses aléas : l’entraide féminine, les avortements clandestins, la cuisine préparée avec de petits réchauds dans nos chambres – en raison du bromure mélangé aux repas servis à la cantine à cette époque.

 

Vous brossez le portrait de femmes de différentes générations, notamment à travers le personnage joué par Nadia Kaci, garant d’un modèle institutionnel et éducatif voué à disparaître. Une métaphore entre l’ancienne et la nouvelle Algérie…

Cette directrice d’université est la gardienne des valeurs propres à l’Éducation nationale, mais c’est aussi une femme tiraillée entre l’envie de liberté de ses étudiantes et la rigidité qu’elle doit incarner et appliquer au sein de cette jeune communauté. Nadia Kaci est ici aux antipodes de ses précédents rôles dans le septième art algérien, où elle débordait de féminité et de sensualité. Dans Papicha, elle révèle une facette très masculine, voire ambivalente, comme lorsqu’elle ferme les yeux sur la circulation des paquets de cigarettes entre les filles. Car elle n’est pas dupe, elle a conscience du danger permanent, du fait que si elle leur accorde le moindre souffle de liberté, les terroristes ne leur feront aucun cadeau, ni à elle ni à ses étudiantes. Elle a conscience du glissement progressif de la violence au sein de la société et de son université, comme en milieu carcéral.

Nedjma reste envers et contre tout un symbole de résistance et de liberté pour les Algériennes violées, torturées, assassinées durant la décennie noire, mais aussi pour les « moudjahidates », qui ont combattu au plus fort de la révolution.

Oui. J’ai choisi le prénom de Nedjma [le terme arabe pour « étoile », ndlr] en hommage à l’héroïne du même nom de l’écrivain Kateb Yacine, car mon personnage est l’étoile qui scintille dans le ciel. Toutes les autres filles gravitent autour d’elle au fil du récit. Elle est également le symbole des femmes qui ont aidé activement les hommes, au prix de leur vie, pendant la guerre d’Algérie, et que l’on cite rarement dans l’histoire. On leur accorde encore peu de reconnaissance eu égard à leur évidente implication.dans le ciel. Toutes les autres filles gravitent autour d’elle au fil du récit. Elle est également le symbole des femmes qui ont aidé activement les hommes, au prix de leur vie, pendant la guerre d’Algérie, et que l’on cite rarement dans l’histoire. On leur accorde encore peu de reconnaissance eu égard à leur évidente implication.dans le ciel. Toutes les autres filles gravitent autour d’elle au fil du récit. Elle est également le symbole des femmes qui ont aidé activement les hommes, au prix de leur vie, pendant la guerre d’Algérie, et que l’on cite rarement dans l’histoire. On leur accorde encore peu de reconnaissance eu égard à leur évidente implication.

Vous l’abordez de façon très subtile à travers la mère (Aïda Guechoud) de Nedjma, laquelle porte fièrement le haïk, véritable outil qui lui servait à transporter des armes à l’insu des soldats français…

Le haïk correspond à la libération des femmes algériennes. Il incarne la résistance, le courage jamais démenti qui lui a permis de combattre le colonialisme. Et même dans les années 1990, une jeune étudiante comme Nedjma en saisit l’héritage et la portée dans les confidences et les souvenirs que sa mère ravive. Lorsque Nedjma s’en empare pour créer des tenues, le haïk dépasse la notion de vêtement traditionnel qui embellit les femmes pour être un emblème d’espoir.

Officiellement, la décennie noire a fait 200 000 morts, dont des journalistes, des écrivains, des artistes comme Tahar Djaout, Saïd Mekbel, Cheb Hasni. Vous êtes-vous interdit de montrer certains aspects trop violents de la réalité, notamment lors de la scène brutale qui montre l’assassinat de Linda, jeune journaliste et soeur aînée de Nedjma ?

Cette séquence rappelle la réalité. La disparition irréparable de journalistes et d’intellectuels atrocement assassinés pendant cette guerre et que l’on n’évoque jamais. Ils étaient souvent tués d’une balle dans la tête, mais, pour des raisons esthétiques, je souhaitais garder le visage de Linda dénué de sang et le filmer dans toute sa beauté et sa jeunesse.

Comment les actrices ont-elles réagi à l’idée de la scène du lavage mortuaire de Linda selon la tradition de l’islam avant son enterrement ?

C’est une scène clé. Un moment de patriotisme, un hommage à tous les journalistes abattus au nom de l’obscurantisme pendant cette période dramatique. Les comédiennes ont d’emblée compris l’enjeu de ce moment tourné dans le confinement et le silence. D’autant qu’Aïda Guechoud avait réellement perdu un proche la veille. Elle a par conséquent insufflé une dimension très intense à la scène. Mon film est dédié à mon défunt père, Azzedine Meddour, qui m’a toujours poussée à travailler dur, à être endurante. Je me suis lancée dans la production de son dernier long-métrage, La Montagne de Baïa, à 19 ans, en 2000, en créant ma société Yasso Prod, afin d’assurer la vie de son ultime oeuvre juste après sa disparition.

Pourquoi Papicha a-t-il nécessité cinq années de travail avant sa réalisation ?

Il s’agit d’une histoire particulièrement personnelle, doublée d’un sujet sensible, historique pour lequel j’ai fait le choix d’une entière liberté artistique. Je souhaitais trouver les meilleurs partenaires et je suis parvenue à m’entourer de producteurs et coproducteurs qui m’ont laissé carte blanche pour mener l’intégralité de mon premier long-métrage. Je ne voulais pas que mon film soit celui de quelqu’un d’autre. J’ai suivi toutes les étapes du processus, de l’écriture de mon scénario au montage. Sa dimension violente résulte hélas d’un souci de véracité. Et le trait d’humour algérois qui ponctue la narration est intact. Pour ce qui est de la caractérisation des personnages, de l’élan fraternel qui lie ces jeunes femmes les unes aux autres face au pire, elle s’inscrit aussi dans une quête de réalisme. Papicha n’a pas bénéficié de l’avance sur recettes du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) français, mais d’un fonds de financement en provenance de Belgique.

Que vous ont inspiré les prix du scénario et du public, qui ont récompensé Papicha lors du 12e Festival du film francophone d’Angoulême, et celui de la meilleure comédienne, pour Lyna Khoudri ?

Nous en sommes encore très heureuses, d’autant que nous étions toutes présentes, les comédiennes (notamment Shirine Boutella, Amira Hilda Douaouda et Zahra Doumandji) et moi-même, pour la présentation du film. Nous avions été un peu déçues après notre passage au 72e Festival de Cannes, puisque Papicha avait eu un excellent accueil mais aucune récompense. J’ai été très touchée par ce prix du scénario à Angoulême, car l’écriture de ce film est le fruit de quinze années de travail et de maturation. J’ai 40 ans et je n’ai fait aucun compromis. C’est également le prix de la liberté. En ce qui concerne le prix du public, il est intéressant de constater qu’une thématique féminine et algérienne parle à tout le monde. Cela démontre la teneur universelle du propos. Nous étions présentes lors des cinq projections, et de nombreuses femmes ont tenu à échanger leurs sentiments avec nous après les séances. Enfin, le prix qui a récompensé Lyna Khoudri a salué son travail acharné. Elle a appris la couture, le dialecte algérien durant quatre ans et a porté avec force le rôle de Nedjma. J’ai aussi été ravie que Les Hirondelles de Kaboul, film d’animation adapté du roman éponyme de Yasmina Khadra, soit couronné du Valois de diamant. C’est une belle reconnaissance pour la création algérienne.

Votre film fait écho à la révolution citoyenne en Algérie, emmenée chaque vendredi depuis février dernier en grande partie par des femmes de tous âges, voilées ou non, francophones ou arabophones, et issues de diverses catégories socioprofessionnelles…

C’est un pur hasard ! J’étais loin de me douter qu’éclaterait la révolution du sourire. J’ai commencé à travailler à l’écriture du scénario il y a plus de six ans, et j’avoue qu’il m’a fallu une période de réflexion afin de penser ce noyau constitué de femmes à la reconquête de leurs droits dans l’espace public, de surcroît porteuses d’un esprit contestataire. Nos parents évitaient de parler de la décennie noire, mais il est important pour la jeunesse de savoir ce qui s’est réellement passé. Actuellement, il n’y a aucun leader politique pour représenter dignement l’Algérie et nos jeunes. Nous avons tous conscience d’un essoufflement. J’ai trouvé méprisant pour le peuple qu’Abdelaziz Bouteflika se soit représenté, et j’ai évidemment été de ceux qui ont grossi les rangs des manifestants dans la capitale française.

Que faites-vous quand vous n’êtes pas au milieu d’une manifestation ou en train de travailler sur un projet ?

[Sourire.] J’adore la street photography et le photojournalisme. J’ai été amenée à présenter mes séries dans différentes expositions, notamment aux Rencontres de la photographie d’Arles. J’aime aller au cinéma, je suis une fervente admiratrice de Ken Loach et des frères Dardenne. Et je voyage, surtout à Cuba. Sa lumière, ses ruelles me rappellent beaucoup Alger, une ville au charme décati qui dégage la même énergie.

 

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